Entre « syndrome Kick Ass » et lynchage répressif : le web se prend-il pour un justicier ?

 

Vous avez certainement du (trop) entendre parler des récentes affaires du “lancer de chat” et de l’agression de l’enfant handicapé à Grenoble. Il est vrai que les nouvelles vont bon train avec la condamnation de ce cher “Farid de la morlette” et la mise en examen express des jeunes agresseurs.

Suite à ces événements, je souhaitais partager mon avis à travers la publication d’un article dédié, mais Europe 1 m’a coupé l’herbe sous le pied en me proposant d’intervenir dans un débat à la radio. J’ai ainsi eu la chance de pouvoir donner mon point de vu le 4 fevrier durant l’émission “des clics et des claques” sur le thème “quand internet dénonce et lynche”. Un débat riche et profond nourrit par un avocat et un spécialiste des manifestations virtuelles (si cela vous chante, vous pouvez écouter la captation audio à partir de la 5ème minute).

Alors, Internet est-il devenu le théâtre de représentations sous forme de répressions numériques  ?

Les internautes aident-il réellement la justice en dénonçant des contenus révoltants ou jouent-ils le rôle de justiciers à visage découvert (on oublie la cape et les collants cette fois) ? La notion de justice « par soi-même » est-elle acceptable sur la toile à en juger par le lynchage répressif en vigueur ?

 

Le web comme tribunal à ciel ouvert ?

Rarement des faits de ce type ont été aussi rapidement traités par la justice. Là où la plupart des affaires prennent de longues années avant d’être jugée (20 ans pour un crime contre l’humanité concernant le génocide au Rwanda), les agressions et actes de barbarie mentionnés ces derniers jours sont traités “veni vidi vici” par une justice pressée, limite embarrassée. 1 an de prison ferme, des mises en examens expéditives, la justice n’a jamais été aussi réactive. Mais pourquoi tant de hâte ?

Je vous le donne en mille, c’est bien la pression médiatique générée par les regroupements virtuels puis par les médias qui ont créé un climat de polémique ayant suffisamment enflé pour pousser la justice à répondre immédiatement au malaise et tenter d’apaiser les tensions, voire les répressions (sous forme de lynchage notamment).

Nous le savons, Internet est un catalyseur émotionnel qui s’agite dès que des faits viennent s’entrechoquer à des sujets sensibles ou taboos. Il existe tout un tas de thématiques sulfureuses comme la santé (aliments, médicaments…), ou les agressions et sévices gratuits qui scandalisent et fédèrent davantage. Des thématiques qui peuvent également dépendre en partie du contexte social. Les licenciements abusifs ne sont par exemple pas bien perçu en temps de crise ou de chômage.

la justice à portée de clicsAjoutez à cela des facteurs aggravants comme la torture d’un chaton ou l’agression d’un enfant handicapé sans défense et vous aurez une levée de boucliers en bonne et due forme. Ces circonstances de violence gratuite sur des êtres vivants fragiles explique que notre seuil de tolérance soit beaucoup plus bas. Un sentiment d’injustice collectif se manifeste. Sentiment qui va rapidement générer une attente : la punition. Dès lors il  faut trouver le coupable et le faire payer pour ces actes mais en public, pas en huit clos. Car le postulat de base reste qu’un internaute est responsable du contenu qu’il publie et qu’il doit en assumer les conséquences.

Une mécanique sociale se met ainsi en route. Comme pour un procès, les délits et crimes sont alors partagés et sauvegardés minutieusement (gare à l’effet Babra streisand en cas de suppression des documents ou de censure), les preuves sont récoltées par ce qui s’apparente à une enquête d’investigation et les « criminels » sont identifiés et nommés afin que le jugement s’opère dans la foulée.

Au final, même si les autorités sont avertis des délits, les internautes se chargent déjà de jouer le rôle des jurés, mais également des juges qui appliquent les peines sans aucune forme de procès.

 

De la vigilance au syndrome Kick ass

Les problèmes sociétaux trouvent toujours des échos par le biais d’événements à forte charge émotionnelle (racisme, torture, droits de l’homme). Des événements qui une fois publiés sur internet, agissent comme des électrochocs car on ne parle plus de chiffres, mais d’être vivants dont on peut lire la détresse sur leur visage. Nous sommes loin des campagne de sensibilisation classiques où les individus se persuadent « cela ne m’arrivera pas à moi » car ces épisodes dramatiques représentent des cas concrets qui raisonnent comme un rappel “cela aurait pu arriver à n’importe qui, comme un proche”.

Dans ces cas de figures et comme pour les bad buzz, les gens oublient généralement leurs différences et leurs divergences d’opinion l’espace d’un moment pour servir un but commun : dénoncer et agir. Résultat, les communautés éclatent et se rassemblent autour d’un lien émotionnel fort : l’indignation, la révolte.syndrome kick ass - de monsieur tout le monde au super heros

Là où pendant longtemps on ne savait pas comment aider des victimes par des actes isolés, Internet permet plus que jamais de faciliter des élans de solidarité spontanés via un phénomène de contagion sociale s’inscrivant dans l’instantanéité : le buzz.

La culture web joue un rôle prépondérant dans l’identification de faits divers qui interpellent et divisent. Un devoir citoyen qui rentre dans les moeurs et qui utilise les capacités de chaque individu pour faire avancer la cause. Les techniciens recherchent l’adresse IP de l’ordinateur qui a publié les vidéos dénoncés, les volontaires créent la page Facebook pour galvaniser les troupes… Une vraie organisation où chacun à un rôle.

Les pages Facebook représentent en ce sens des lieux idéaux pour confectionner une caisse à forte résonance (on a encore en tête leur rôle lors du printemps Arabe pour contrer la censure ambiante). Des démarches qui s’avèrent être bien plus rapides et virales qu’une manifestation physique. Ces lieux de rassemblement virtuels sont de ce fait le point de ralliement des forces vives mais également le champ de bataille. Un soutien moral qui s’était déjà manifesté il y a quelques mois suite à la mort d’un bijoutier à Nice et à sa page Facebook  de plus d’1 millions d’abonnés.

Proteger la veuve et l'orphelin

Sans protéger la veuve et l’orphelin au péril de leur intégrité physique, les internautes semblent donc être plus que jamais prêt à taper sur leur clavier pour dégainer des actions concrètes dénonçant des actes condamnables. Des “monsieurs tout le monde” qui deviennent des justiciers à visage découvert et qui forment tous ensemble un semi “super héros”. Un protecteur qui en théorie n’a pas de super pouvoir, mais qui en réalité jouit d’un réel pouvoir de pression médiatique pour « botter des culs ».

Cette réaction en chaîne spontanée et désintéressée ainsi transmet le sentiment d’avoir bien agit, d’avoir fait son travail de citoyen, voire d’avoir rendu justice soi-même.

 

La justice numérique est-elle juste ?

Le terme de justice recouvre à notre époque plusieurs sens. Autorité juridique décisionnaire, morale sociétale ou éthique collective, la justice est pour autant souvent décriée pour son caractère procéduriers et litigieux. Cette lenteur créée souvent une forme de frustration face à un désir hardant de sanctionner les auteurs présumés.

des internautes à l'enquête d'investigation Toute cette distance entre le désir de justice et son application instaure indirectement l’appropriation d’une forme d’auto-justice par les internautes. Or, être un justicier ne signifie pas être un homme de justice, car là où l’homme de loi va respecter les règles, le justicier va appliquer une peine qui lui semble « juste ». C’est dans ce cadre que l’on voit fleurir des espaces numériques qui vont centraliser les informations à disposition de la conscience collective, bien avant les journalistes ou les tribunaux.

“Amusez-vous” à rechercher sur Facebook :  « Pour que Farid de la morlette…«  ou « Pour que Omar Zaouhiri… » et vous verrez des dizaines de pages Facebook créées spécifiquement pour dénoncer l’auteur, réaliser de pétitions pour le faire condamner et soutenir la victime. Des pages qui rassemblent des dizaines de milliers de “fans” en quelques heures et qui relatent précisément les faits mais également des informations complémentaires (photos des individus dénoncés avant l’acte, décryptage de son profil et se ses posts, etc).

Tout laisse penser qu’une émission live de “faites entrer l’accusé” s’applique instinctivement pour assembler toutes les pièces du puzzle et formuler des demandes de sanctions preuve à l’appui pour une enquête jouée d’avance.

Faites entrer l'accusé

Au-delà de ces actes de protection et de bienfaisance, il faut faire attention à ne pas chercher des réponses là où il n’y en a pas. Souvent, lorsque des événements dramatiques que nous ne comprenons pas se produisent, nous tentons par tous les moyens de rationaliser les actes pour rétablir une vision cohérente de notre environnement. La conscience humaine ne peut concevoir qu’une agression ou une torture n’ai pas de raisons valables pour justifier ce geste. Il faut une raison, quitte parfois à tomber dans la facilité.

Quand on observe que les personnes incriminées avec le chaton Oscar et l’adolescent handicapée, on se rend compte par exemple que leurs noms à une consonance musulmane. Il faut donc se méfier des stéréotypes et des inférences correspondantes  que cela peut provoquer dans notre analyse. La diabolisation de l’islam ou des jeux-vidéos n’est pas une réponse en soi car ce type de chasse aux sorcières vise avant tout à rationaliser un passage à l’acte plutôt que d’en saisir les motivations.

Cette complexité soulève un point important des débats sulfureux. Bien souvent, plus les échanges sont foisonnants et vindicatifs et plus il y a de chances pour que le mal d’origine se trouve supplanté par des thèmes annexes qui gravitent autour (religion, racisme, nazisme…). C’est ce que l’on appelle communément le point Godwin. Les internautes ne doivent donc pas se noyer eux-mêmes dans des discussions nauséabondes et stériles au risque de perdre de vue leur bonne volonté d’origine.

 

Lynchage distractif VS Lynchage répressif

Historiquement, le lynchage provient de la loi de Lynch (éditée par Charles Lynch) apparu en 1837 qui visait à instaurer des procès expéditifs lors des régimes coloniaux (lynchage des noirs).

la loi de lynch - lynchage représsif

Durant cette période, des “comités de vigilance” comme le Ku Ku Klan étaient censés matérialiser les suspicions et veiller au respect de l’ordre. Fort heureusement, le sens du mot a évolué et ne désigne plus aujourd’hui des crimes odieux. Néanmoins, si le mot est resté dans le langage courant, c’est bien parce que des systèmes collectifs d’auto-justice visant à accabler la même cible subsistent.

À l’heure du web social, le lynchage se matérialise surtout par des manifestations virtuelles massives autour d’une entité qui suscite la colère, la moquerie ou le rejet. Un focus attentionnel qui vire rapidement à un acharnement intempestif.

Le lynchage est le témoignage des mouvements de foules prises d’une euphorie qui désinhibe les individus. Une force invisible mais irrésistible qui nous pousse à réaliser et à cautionner des actes que l’on n’aurait pas fait seul. Car si les individus se bornent à rester dans des décisions conformistes pour ne pas trop dévier du moule, les groupes ont tendance à adopter un consensus plus extrême (système de polarisation).

Il faut toutefois dissocier le lynchage distractif du lynchage répressif.

Farid de la morlette - agresseur devient victime

Là où le lynchage ‘bête et méchant » vise à se moquer de personnes marginales (Suzanne Boyle), de précieuses ridicules (Amandine du 38) ou de grands blonds avec une chaussure noir (Maxime d’un site porté sur le buzz), le lynchage répressif a pour but clairement établi de s’inscrire dans des démarches juridiques pour agir contre un acte ou une décision.

Dans tous les cas, même si cela fait peine à dire, le bourreau devient quelque part une victime à son tour. Par exemple, même si la SPA ou le commissariat de Grenoble ont communiqué pour appeler au calme et dénoncer le lynchage, les auteurs des vidéos ont reçus publiquement des menaces de morts et ont vu leur noms et leur adresse postale divulguée au grand public, avec tous les risques que cela comporte.

 

De la civilité à la délation ?

Soyons franc, notre culture est basée sur la peur du danger, le besoin de sécurité et la sanction des déviances (ne votez pas FN les amis !!). Ce contexte pesant peut-il avoir un effet pervers  dans un futur proche s’il est déployé à trop grande échelle ?

Je vais sans doute trop loin dans mon analyse, mais je reste néanmoins dubitatif quand j’apprends que des applications existent pour dénoncer ses voisins qui pourraient réaliser des incivilités comme porter un voile intégral…

Dénoncer ces voisins

Sachant que les internautes ne prêtent pas toujours d’importance à la véracité des informations, comment ne pas se poser la question des motivations intrinsèques des dénonciations sur le long terme ? Dans une société qui cultive une politique de méfiance, doit-on oublier que l’on joue avec le nom de personne ? Imaginez-vous que votre voisin clame haut et fort à qui veut bien l’entendre que vous être un pédophile. Quand bien même l’information est démentie, votre nom est entaché. Et que dire de ce site Suédois qui propose aux habitants de savoir si leur voisin est un criminel ? Besoin salutaire ou paranoïa aiguë ?

J’ai bien conscience que dénoncer son voisin est un acte différent que se dresser contre une vidéo scandaleuse. Or je reste persuadé que chacun d’entre nous a une part d’impulsivité et de violence en soi. Certains l’extériorisent par le sport, d’autre par des actes de vandalisme, et d’autres par un déferlement de propos hargneux incitant à la haine.  Il n’y a pas les gentils et les méchants, le monde qui nous entoure n’est pas aussi binaire. En somme, le Lynchage outrancier et la calomnie sont en soi des formes de violence. Évidemment, je ne comparerai pas des actes physiques sadiques à des injures et menaces virtuelles. Mais toujours est-il qu’un une forme de violence subsiste.

Qui plus est, plusieurs éléments prouvent que nous ne sommes pas non plus à notre petite échelle des saints inoffensifs :

  • hypocrisie : on se focalise souvent plus sur l’individu responsable et non pas à ceux qui n’ont pas été filmé mais qui ont pu réaliser les mêmes actions
  • désir de vengeance  : on échange surtout sur les conséquences et non pas sur les causes du problème. On veut punir avant de comprendre pour combler ce besoin de justice.
  • curiosité déplacée : quand une vidéo choquante est médiatisée, tout le monde veut la voir, surtout quand elle a été supprimée
  • effet du témoin : on aide rarement des personnes en situation de danger quand on les croises dans la rue.

Comme pour les 12 hommes en colères, il est facile de conspuer et de venger à sa sauce, mais il est parfois plus opportun d’utiliser cette énergie  pour un but plus louable. Pour autant, cela ne signifie pas que nous nous n’avons pas le droit de nous indigner.

 

Un débat en amène d’autres

Je vous vois venir, non je ne cherche absolument pas à défendre les auteurs des délits mentionnés, loin de là. Je trouve que leur actes sont répréhensibles et condamnables. Je pense juste qu’il est intéressant d’aller au-delà du simple blâme pour comprendre comment nous réagissons face à ce type de situations émotionnelles et jusqu’où cela peut aller (projetons nous dans quelques années). De là à dire que ceci est révélateur d’une culture du bouc émissaire, il y a un fossé où je vais allègrement me cacher ;)


culture web - defense immunitaire contre les malfrats
En résumé, la tournure des événements comporte différents effets implicites :

  • une défense « immunitaire » et une meilleure considération des victimes sans défense  via une sensibilisation, même éphémère (sur la cause animale et sur la protection des personnes handicapés dans les cas présents)
  • l’impact sur la justice est positif dans le sens où il fait avancer les choses, mais il force les hommes de lois à faire des exemples pour étancher une soif de vengeance pour rétablir “l’ordre moral”, quitte à juger davantage par rapport à la médiatisation qu’à la gravité des faits.

Face à ces constats, d’autres questions surgissent (que je ne développerai pas sous peine de me faire lyncher pour vous avoir torturer les yeux avec un article trop long  humour noir ) :

  • que reste-il après le brassage médiatique en considérant que les mémoires collectives sont très sélectives ?
  • peut-on être vraiment anonyme sur le web : pseudonymat ?
  • comment les internautes peuvent en arriver à se mettre en scène en signant eux-mêmes leur délit.

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