La démocratisation du web : une toile nuancée

 

Face à la pollinisation toujours croissante des experts du web pour brandir leur mégaphone et faire entendre leur message, certains peuvent légitimement se poser la question de la qualité de ce ras de marée. Les internautes et plus particulièrement les travailleurs du net sont en première ligne pour constater ce courant continue de nouvelles fraîches.

Dans un contexte où la vague des réseaux sociaux tels que Facebook ou Twitter commence lentement mais surement sa face descendante, les techniques de buzz apparaissent être le dernier moyen apparent qui puisse nous amener facilement à monter sur la scène des entités « n’ayant pas raté le virage d’un web plus humain ». Pourtant ce n’est pas si simple…

Mais alors dans ce web de façade aux passages « Kloutés », comment faire comprendre qu’un article est réellement pertinent ? Quel sont les conditions pré-requises pour qu’une production passe le cap de votre propre URL ? Comment certains acteurs du web ont pu assouvir une légitimité pour le grand public ?

Le paysage que je vais dépeindre ici n’est qu’une infime partie de la toile sans bords que le web représente. Il faut percevoir mes propos comme une nuance de couleur à apporter à cette œuvre magistrale. Je ne prétends surtout pas être meilleur qu’un autre et je ne vise personne en particulier dans ce billet.

 

Une démocratisation du web fertile mais pas salvatrice 

Avant l’arrivée du média Internet, les canaux de communication tels que nous les connaissons étaient presque inexistants. Les agences et les entreprises étaient alors les seules entités crédibles pour développer un discours percutant et écouté. Lorsque le web fit ses premiers pas, sa palette de couleurs n’était composée que des couleurs primaires car la communication top/down n’allait que dans un sens.  Pourtant à cette heure précoce naissait déjà un microcosme sous-terrain jonché d’adresses CaraMail et de débats sans fin sur les IRC (anciens forums). Les premiers contributeurs boostés par cette liberté de parole encore inexplorée profitaient alors d’une qualité dans les productions plutôt que d’une quantité assommante. Pas de volonté d’exploser les compteurs à l’époque car il n’en existait pas,  les créateurs de contenu étaient des vieux de la vieille qui louchaient d’un bon œil sur les nouvelles perspectives que semblait offrir cet espace virtuel. Les internautes recherchaient surtout des échanges directs et des conseils de fond. Mais ce temps-là est bien révolu…

Avec l’arrivée du web social, (avec en tête d’affiche les réseaux sociaux pour le grand public) les couleurs de la palette avaient dorénavant vocation à se mélanger les unes aux autres pour donner des nuances et apporter de nouvelles perspectives. Comme tout succès, le trafic amène le bouche à oreille, et la recommandation sociale conduit à la démocratisation du média. Face à cet engouement et cet apprentissage de l’outil, il a fallu adapter le contenu au plus grand nombre et ne surtout pas oublier les néophytes. Une mission de formation à grande échelle dans une volonté d’aide, mais pas que… Car avec le web 2.0, la bonne nouvelle est que chacun peut prendre la parole, donner des conseils et que tout le monde peut créer du contenu et lire le vôtre. La mauvaise, c’est que face à cette masse d’informations, les lois du partage ce sont naturellement misent en place et que la plupart des internautes tendent en premier lieu à faire parler d’eux. C’est une logique de survie qui nous colle tous à la peau, moi y compris.

La démocratisation a donc éclaté les barrières du microcosme de geeks barbus et a inondé la toile de toute sa mixité pour créer un melting-pot universel. Il ne faut pas voir cela d’un mauvais œil, car selon son étymologie la démocratie désigne « le pouvoir au peuple ». Et cette idée semble d’ailleurs avoir murie dans les esprits des entreprises et marques en tout genre.

Il faut simplement accepter que l’accessibilité du web implique du bon comme du moins bon dans les contenus qui sont créés (comme le stipule le très bon papier sur l’évolution de Twitter par @CaddeReputation). C’est pour cette raison que beaucoup de professionnels jugent que le niveau des contenus a profondément baissé. Un peu comme si Arte nous mettait du Secret story à une heure de pointe. D’où parfois une certaine lassitude des dinosaures de la toile, qui s’en vont retourner dans leur grotte pour mieux ronchonner.

 

♫♪ Les derniers seront les premiers derniers ♪♫

Dans notre réalité (merci Céline Dion) d’aujourd’hui, ce sont les précurseurs qui connaissent les premiers la crédibilité semblant leur être due. Les plus malins qui utilisent un média à l’aube de son succès sont donc le plus souvent mis en valeur, et lors de l’explosion de son utilisation s’inscrivent logiquement comme des professionnels reconnus. On le voit sur Twitter par exemple, des personnes ayant été placées en homepage disposent maintenant d’un auditoire à en faire pâlir ce cher Hulk ! Mais malgré cette reconnaissance « innée », on remarque souvent qu’il ne s’agit pas là des professionnels les plus pointus et les plus intéressants .

Sans parler de cette célébrité par « carte de fidélité », il convient de faire un point sur les personnes influentes du web. Le tour de force que les « experts » du web 2.0 et autres bloggeurs ont su réaliser est qu’ils ont su répondre à une attente latente de la part d’un lectorat curieux et crédule. Vers 2008, quand les Facebook et Twitter commençaient à réchauffer nos froides nuits d’hiver, une armée d’élite de professionnels des médias sociaux sont apparus et ont aidé ces internautes qui pataugeaient. Ils leur ont offert un radeau pour les aider à avancer et bénéficier d’un socle qui puisse soutenir leur attention, leurs envies. Je ne vais pas vous faire un tableau, ce « radeau de la méduse » n’était que provisoire, mais il a été la première étape d’un apprentissage de longue haleine. Et lorsqu’une personne nous aide à y voir plus clair et à débuter dans un terrain de jeu aussi vaste, cela ne s’oublie pas. Il subsiste ainsi un rapport de fidélisation par le biais d’une reconnaissance des internautes. Attention, je ne remets absolument pas en cause l’opportunisme de ces acteurs virtuels, et encore moins la qualité de leurs productions. Je regarde simplement à travers la surface de la toile.

Le web 2.0 ouvre donc les portes de son Olympe à ceux qui ont su sauter le pas et prendre la parole au moment opportun. Je ne dis pas que ces prétendants au titre d’expert l’ont forcément fait pour recevoir leur auréole qui leur conférera une place au panthéon, juste qu’ils ont eu l’ingéniosité de se faire connaître au bon moment. Dans tous les cas, le seul constat qui s’impose est que les internautes prennent souvent pour argent comptant les dires de ces acteurs sans forcément se poser la question de leur pertinence. Une suprématie qui leur donne un laissez-passer direct pour éviter de passer entre les mailles du filet des infos fraîches.

N’oublions pas que selon la loi des 90/9/1, 90% des internautes observent et 9% réagissent à ce que 1 petit % réalisent. Un contraste qui peut s’avérer dangereux lorsque les lecteurs ingurgitent des articles décrivant des recettes toutes faites de stratégies web à employer. Il faut prendre du recul et lire entre les lignes.

 

Cet article est mieux que mieux !

Face à une évolution de partage, le but le plus important en apparence est la visibilité de votre contenu. Mais comment faire comprendre que votre publication est meilleure que la moyenne face à tous ces titres affriolants sur votre TL ? Une logique de surenchère perpétuelle s’est donc instinctivement mise en place.

À trop crier au loup, les petits chaperons rouges peuvent ne plus cliquer sur les liens s’il n’y a pas une accroche séduisante. Il faut dire, il apparaît parfois plus complexe de repérer un bon article qu’un bon melon ! Alors comment faire son choix parmi une pelleté de titres étincelants ?  Par quels indices peut-on savoir s’il ne s’agit pas d’une coquille vide ?

Il existe des conditions sinequanone pour parvenir à vos fins : auteur connu, relayeurs réputés, titre accrocheur, contenu pas trop long, partages conséquents, présences d’exemples, d’illustrations et de cas concrets, etc. On comprend vite que même si certains facteurs sont réalisables, d’autres ne sont pas à la portée de tous. Alors pour tirer son épingle du jeu, pourquoi ne pas faire usage des techniques qui semblent faire leurs preuves ? Allez, un article sur « les 10 astuces pour savoir lasser ses chaussures » ! Je comprends que certains veulent aider autrui par leurs conseils ou juste créer du contenu rapide relatif à un manque cruel de temps, mais pourquoi utiliser des codes empruntés à un système de mimétisme vertueux ?

Dans ce sac d’individualisme en perpétuel mouvement, on voit des grands crus rédactionnels se transformer en vulgaires bouteilles à la mer, sanction irrémédiable d’une non-adaptation aux normes de son temps. Pour cette raison certains abandonnent et laissent leur plume dans leur encrier.

La grande force du web 2.0 est d’avoir implémenté en chaque internaute le potentiel de devenir quelqu’un d’influent, c’est-à-dire qui créer du partage et d’avoir une voix qui porte. Seulement en enlevant les strass et les paillettes, on s’aperçoit que certains de ces « tauliers » ne sont pas aussi flamboyants qu’il n’y paraît. Publiant 5 articles très courts et peu engagés par semaine, avec des traductions d’articles déjà existants ou des listes de conseils (Mieux se laver les dents en 5 étapes). Où est le risque, où est la prise de position, où est la valeur ajoutée ?

Le web donne l’impression de s’embourber de plus en plus dans sa logique de scoop qui demande du neuf, du sensationnel et du sexy. Les marques semblent surfer sur ce schéma en distribuant (involontairement ?) des infos sensibles pour créer un attrait (l’arrivée d’un nouveau réseau social, d’un nouvel outil révolutionnaire). Pourtant trop de superlatifs vampirisent l’attention et ce n’est pas les +1 qui changeront quoi que ce soit.

 

Un mode de consommation jetable et éphémère

Tout va très vite, trop vite et cela nous donne l’illusion d’être toujours plus pressé.  Pas le temps de regarder la 2ème page de résultats Google, de lire cet article jusqu’à la fin de long en large, on veut de la qualité rapidement et en grande quantité. Bingo ! La surenchère de contenus au packaging de rêve est là. Zero ! La surenchère de demandes force à une production de seconde main. Dilemme…ou pas.

Comprenez-moi, un article traitant très succinctement d’un nouveau réseau social paraissant 1 jour avant un autre beaucoup plus complet et profond générera toujours 100 fois plus de partages que le nouveau né, c’est un fait. La primauté et l’exclusivité sont des traits qui composent l’insigne de ce Shérif impartial et intraitable qu’est le web.

Au 21ème siècle, les gens veulent tout et tout de suite. Dans cet ordre d’idée les articles ne sont pas consommés au chaud pour les savourer, mais bien à emporter pour le jeter à peine dégusté,  à la recherche du nouveau met à la mode à se mettre sous la dent.  Ces pratiques actuelles ont fait émerger à mon sens une « génération plateau-repas ». Tout est déjà prêt à consommer certes, mais le goût n’est peut-être pas toujours au rendez-vous.

Il est d’ailleurs amusant de penser que si tout est presque prémaché avec les outils de curation et de veille, chaque lien est à contrario de plus en plus éloignée de la source originale due à une affiliation digne d’un arbre généalogique. Un gain de temps qui semble au final se retourner contre-nous ; douce ironie…

 

Conclusion

Face à une surdose d’informations, une volonté d’inscrire ses productions dans un rapport mélioratif s’est développé crescendo. Dans ce brouhaha permanent, on oublie souvent que créer du contenu, c’est avant tout une démarche d’ouverture aux autres. L’individualisme ambiant laisse donc malheureusement place à un appauvrissement des analyses.

Logique de quantité plus que de qualité. Les gens recherchent ce qu’il leur apportera le plus en moins de temps. Un article de 3 pages (comme le mien) a donc peu de chances d’être lu en entier, mais sa reproduction non autorisée plus courte et schématique connaîtra, elle, un franc succès. C’est qui le plus malin alors ? Le résultat est que les bons samaritains qui produisent des articles de fond et qui prennent des risques sont souvent relégués au bas-fond du web. Que font-ils alors ? Ils arrêtent leurs efforts et se rangent dans la foule, quel gâchis !

Je plussoie à 1000% le fait qu’il faille du contenu synthétique et accessible pour les néophytes. Mais il ne faut pas croire que ces contenus plaisent à tous ! Il en faut pour tous les goûts, mais le web d’aujourd’hui fort de son succès semble trop s’orienter vers la facilité du grand public pour permettre aux ténors de s’essouffler pour rien.

Nous en sommes, selon mon point de vue subjectif, sur le point d’arriver à une fracture des usages. Le modèle actuel (en apparence récent) est trop démocratisé pour s’inscrire dans la durée. Il semble déjà avoir été essoré de sa moelle et laisse apparaitre des rides à son jeune âge. Bientôt de nouveaux modèles feront le web de demain.

A force de trop rechercher la richesse, on peut finir par se cantonner à un consensus timoré. A trop vouloir chercher les nuances, on finit par se retrouver avec un paysage fade

 

Vous en pensez-quoi ?

Si vous deviez décrire les nuances de la toile, que verriez-vous ???

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5 Responses to “La démocratisation du web : une toile nuancée”

  1. Agnes says:

    Lu jusqu’au bout cet article d’analyse amène en effet à se poser des questions sur l’intérêt de certains autres. Le relais et le renvoi incessant d’un tweet à une page facebbok ou à un article de blog du sempiternel même article recyclé, laisse le lecteur sur sa faim. A force de vouloir « être au courant », on en oublie de réfléchir et d’analyser ce qui ce dit enfin s’écrit ! De +, la profusion donne un peu envie de baisser les bras et de ne plus rien lire car il est difficile de trouver la bonne source. Merci en tout cas d’avoir pris le temps d’écrire !

  2. dcjo says:

    Ce texte me fait penser au livre de Nicholas Carr « Internet rend il bête » récemment traduit en français. Le sujet abordé dans l’oeuvre est quelque peu différent mais des connexions sont là. Des textes courts facilement lus qui ne nous ralentissent pas trop dans la frénésie d’Internet, une concentration de plus en plus difficile sur un article de fond comme celui-ci (je me suis moi même fais violence pour ne pas décrocher), voilà le cercle vicieux qui se forme. Au départ de celui-ci il y avait une offre bas de gamme de lecture et puis le cerveau plastique des lecteurs que décrit l’auteur ne réclame désormais plus que ça.

  3. larêveuse2011 says:

    Finalement, ne se rachète-t-on pas une conscience en prolongeant la vie de cet article mais au final, on utilise aussi les mêmes ficelles de transmission…Ca me laisse perplexe ! Et Monsieur G est en partie responsable de cela voulant très « modestement » hiérarchiser l’information mondiale, ce sont ses codes qui ont donné au web cet usage ! La génération plateau-repas est très proche de la génération kleenexe qui n’est finalement que le reflet de notre société devenue consumériste et pressée… mais pressée de quoi? Bon je me dépêche j’ai quelques articles à plusser et liker :-)

  4. Je le sentais venir. Depuis quelques jours des articles de qualité que je compulse m’évoquent pour les uns la « lassitude », pour d’autres le « trop-plein » et j’ai également évoqué la « braderie ».
    Ma petite gare tri, quant à elle, fait bien son travail et l’aiguillage n’hésite pas à aller dans le sens de la voie de garage.

    • Pierre-Etienne, tu n’es pas seul :P !!

      Et parfois, faire une pause digitale ou prendre du recul peut être salutaire, plutôt que que de s’imposer une assiduité lassante.

      Un travail de fond pour suivre les personnes qui nous plaisent et non pas celles qui nous attirent ?

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