Pourquoi participe-t-on à un lynchage numérique ?

Les internautes sont-ils de sales cons ?! Hum…

Internet est un catalyseur médiatique de succès et de casseroles tout autant savoureuses. Qu’il s’agisse de fautes graves, de maladresses ou simplement d’une image grotesque, les internautes participent activement à la propagation de ces dénonciations taquines. En ce sens, le web est un tribunal à ciel ouvert, où les accusateurs ne cherchent pas toujours la peine capitale envers la victime, mais simplement l’estime des juges grâce à leur relais dénigrant, voire leur lyrisme malsain. Les notions de justice et de moralités sont des biens sociaux un tantinet relatifs sur le digital, car le tribunal juge et applique les peines sans aucune forme de procès. En effet, sur Internet comme ailleurs, la loi vocifère que chaque internaute est responsable de ses actes, et doit en subir les conséquences.

La dérision, la moquerie et la stigmatisation peuvent de ce fait enfoncer des individus et détériorer la réputation de certaines entreprises. Un engouement sadique qui marque souvent l’entité au fer rouge, pour laisser une marque indélébile difficile à oublier, même pour Google. Les hommes sont-ils mauvais par nature  pour autant ?

La toile peut nous piéder dans ses filets Le lynchage à l’ère du numérique arbore davantage une forme de curiosité et de distraction que de procès d’intention et de plans machinéens. Le lynchage ne rime pas toujours avec linge sale. Pourtant la médisance et la malveillance fonctionnent souvent de pair dès lors qu’une victime s’est empêtrée dans les filets de toile. Impitoyable prédateur en mal d’amusette, le web profite ainsi des tentatives de résorption des proies pour les enfoncer toujours un peu plus dans les méandres de la turpitude humaine. Un piège sans pitié auquel nous tous pouvons participer avec le sourire. Car le vice vient bien du rire. Mais l’humour est un concept qui peut recouvrir bien des réalités face à la culture web ambiante.

Alors, d’où provient la notion de lynchage et comment sa signification a-t-elle évolué ? En quoi cette lapidation sur la place publique correspond-elle à des réflexes sociaux ? Pourquoi notre esprit nous joue-t-il des tours quant à l’entraide et à la solidarité ? Comment expliquer le fait de rester sans rien faire quand une personne est en danger ? Toutes les victimes méritent-elles leur sort ?

Plongée au cœur des aspects les plus vils et viraux du web social…


Du lynchage historique au numérique

Le terme de Lynchage est pour la première fois apparu en 1837, à la création de la loi de Lynch. Charles Lynch (pas David, même si pour certains esprits terre-à-terre ses films sont une forme de torture psychique), patriote de l’État de Virginie avait en effet décidé de réformer la justice en instaurant des procès expéditifs. Bien entendu en ces temps de régime colonial, les noirs furent rapidement poursuivis et condamnés, généralement à tort. Cette loi s’est vite répandu et a permis l’essor de « comités de vigilance » (comme le célèbre Ku Klux Klan ), censés matérialiser les suspicions et veiller à l’ordre. L’hostilité du gouvernement judiciaire légitima de ce fait des actes de ségrégations et d’exécutions en dépit des lois en vigueur. C’est de cette loi que le terme « lynchage » a vu le jour. Le mouvement des droits civiques a heureusement stoppé ces lynchages sanguinaires. Après la fin de ces actes barbares, le terme a perduré, mais son sens a évolué.

Aujourd’hui, le lynchage n’évoque plus nécessairement les heures sombres de l’histoire, mais désigne populairement un système collectif d’autojustice visant à accabler une même cible. Un jeu collectif bête et méchant où l’on se délecte des mésaventures d’autrui pour se divertir, quitte à le trainer dans la boue par la même occasion. Même si le terme lynchage peut paraître exagéré, il est pourtant rentré dans le langage populaire tant les lynchages médiatiques sont devenus monnaie courante.

Au temps du web dit social, il s’agit surtout d’une manifestation virtuelle massive gravitant autour d’une entité qui suscite la colère, la gouaillerie, le rejet. Ce phénomène dépasse la simple critique pour la transcender en un focus attentionnel. Un ralliement extrême tel une flashmob improvisée qui désinhibe souvent le politiquement correct pour se complaire à se gausser de la victime, voire à l’humilier. Cela peut même conduire à un acharnement intempestif ou à un vrai harcèlement moral. Si la loi condamne ces pratiques dans les milieux physiques (écoles, bureaux), comment s’y prendre avec des milliers d’internautes répartis aux quatre coins du globe ?

Le lynchage numérique est affublé d’un éventail de concepts qui le caractérisent :

  • Le rire (sentiment de joie qui provoque une envie de partage et qui contre l’effet du stress)
  • la moquerie (tourner en ridicule une entité pour se doter d’un pouvoir implicite d’emprise inconscient).
  • La caricature (exagérer les traits de la victime par des détournements potaches).

L'anonymat pour critiquer sans s'exposerVous l’aurez compris, sur Internet, plus besoin de rires enregistrés pour égailler sa navigation. Nous les façonnons nous-mêmes pour confectionner une ambiance de franche poilade. Le web 2.0 est perçu comme un terrain de jeu saupoudré « d’epic win » et de « fail » en tous genre. Une gammification opportune aux opportunistes. Ce reality show est par ailleurs accentué par le fait que si la victime cherche à supprimer la cause de ses maux, les contenus sont très souvent sauvegardés et retéléchargés par d’autres utilisateurs. Une manière de clamer « The show must go on ».

De plus, la question de l’anonymat et plus généralement du pseudonymat pose problème dès lors qu’un courant de commentaires innommables est déversé sur la toile. Internet permet d’outrepasser l’altercation physique tout en protégeant les bavards dévergondés. Une manière de participer sans se mouiller pour fuir ses responsabilités, alors que l’on reproche souvent à la victime de ne pas assumer les siennes.


Pourquoi accabler une victime ?

Un constat populaire prétend que les individus ou les entreprises qui subissent des revers douloureux l’ont souvent logiquement cherché. Un internaute qui poste de leur plein gré une vidéo où il se filme dans une interprétation ridicule peut être la cause rationnelle de bien des moqueries. Une entreprise qui pousse le bouchon un peu trop loin (n’est-ce pas Maurice) va surement voir sa réputation tourner au vinaigre. Le web peut en effet nous donner l’intime conviction selon laquelle tout ce qui arrive à une entité est de sa faute. Les réactions des internautes représenteraient ainsi une juste récompense pour donner une « leçon » de vie.

Ce manque de compassion est expliqué par une « erreur d’attribution » induit par un jugement erroné de la causalité et conduisant les individus à sous-estimer les causes situationnelles au profit des causes dispositionnelles. En d’autres termes, nous dévaluons l’importance de la situation dans laquelle la personne s’est trouvée alors que nous attribuons systématiquement à l’individu la responsabilité de sa conduite.

Cette méprise s’explique à priori par :

  • un besoin de contrôle (possibilité de contrôler les facteurs internes),
  • un besoin de justice sociale (responsabilité de ses propres actes),
  • un besoin de compréhension et de prévisibilité (simplicité des explications internes).

Le regard d'autrui n'est pas toujours juste

Toutefois, les mauvaises péripéties seraient-elles toujours dues directement à une action de l’auteur ? Pas vraiment, car lorsque la mésaventure nous arrive à nous, on ne pense pas que cela est dû à une faute de notre part, mais bien à la situation ans laquelle nous nous sommes retrouvés. Alors , faisons-nous tous preuve d’une hypocrisie volontaire ? En réalité, cette déresponsabilisation souligne un biais acteur-observateur observé par les psychologues.

L’être humain a naturellement le réflexe trompeur d’expliquer un comportement différemment selon s’il en est l’auteur ou l’observateur. De ce fait, pour rationaliser nos actes, nous analysons les facteurs externes, la situation. Alors que pour expliquer les gestes d’autrui, on se réfère aux facteurs internes, sa personnalité. En d’autres termes, si je provoque un fou rire narquois, c’est en raison du contexte qui m’a mis dans l’embarras, alors que si un inconnu se trouve dans la même situation, c’est surtout car son comportement a provoqué directement cette réaction.

Ce biais Acteur / observateur se manifeste car ont ne recherche pas le même objectif selon notre rôle. En tant qu’acteur, on tend à justifier notre comportement alors qu’en position d’observateur, on tente de comprendre les raisons du comportement d’autrui. Finalement, on observe que les internautes accablent plus facilement un individu lorsqu’ils ne connaissent pas les raisons qui ont motivé ces actes décriés.

Lattribution causale dans le rôle du mauvais souffleurLes Psychologues Bruner et Tagiuri vont plus loin avec les théories implicites de la personnalité. Il y développent l’idée que la perception que nous avons d’un individu va conduire à la prédiction des caractéristiques de sa personnalité. Un processus qui peut également révéler les motivations et les raisons des actions d’un internaute. Cette attribution causale stipule donc qu’à partir d’un fragment d’information, on élabore inconsciemment un écosystème informationnel qui gravite autour (à base de stéréotypes, de préjugés, d’idées reçues, etc.)

Le psychologue Kelley démontre lui que l’internaute s’appuie sur trois sources d’informations pour fonder son jugement et expliquer le comportement d’un pair :

  • Le consensus : comportement d’autres individus dans d’autres situations similaires
  • La consistance : comportement habituel de la personne visée dans d’autres situations similaires
  • La différenciation : comportement de la personne dans d’autres situations différentes

D’autres concepts comme les inférences correspondantes de Jones et Davis ou celui de la covariation de Kelley démontrent également que nous réalisons inconsciemment des interprétations subjectives de la situation pour juger la responsabilité d’un bouc-émissaire.

 

Pourquoi ne pas secourir les blessés ?

Lorsque nous faisons face à une situation de lynchage, ou simplement menaçant un individu ou une entreprise, on se demande toujours pourquoi nos congénères ne viennent pas en aide aux victimes. Le regard hagard, percevant pourtant une débauche de bassesses consternantes, on ne réagit pas. Ce phénomène d’ignorance collective porte un nom : « l’effet du témoin ».

Le site Wikipédia désigne cela comme « un phénomène psycho-social qui se réfère aux situations d’urgence dans lesquelles notre comportement d’aide est inhibé par la simple présence d’autres personnes présentes sur le lieu ». Face à un état d’alerte, notre capacité à porter secours à un individu dépend en grande partie de la présence de tiers. Plus il y a de monde et plus on pense que quelqu’un va agir, mais tous les autres pensent de la même façon. Malgré une volonté tenace, nous sommes paralysés, devant l’immobilisme des personnes qui nous entoure. On voit, on entend, mais on ne dit rien. Cette réaction pour le moins curieuse a été majoritairement étudiée à partir du meurtre de Kitty Genovese en 1964. 

Les 3 singes de la sagesse peuvent se rhabiller

Une information croustillante comme une crise, une vidéo dégradante ou un bad-buzz génère un intérêt majeur pour biens des explorateurs du web. Et comme souvent sur les médias sociaux, la viralité y met son grain de sel. De ce fait, le contenu qui flagelle une cible précise se partage comme des petits pains. Un effet de foule qui nait instinctivement comme lorsque devant une queue bien disciplinée, le premier se décide à agir et rentre dans la salle. Une fois cet acte anodin réalisé, tout le monde se précipite pour suivre le mouvement. À partir de ce moment, la cible du lynchage devient vite un phénomène de foire, une tarte en plus sur son beau minois ne fera pas plus de mal que ce qui a déjà été fait.

Sur Internet, le degré d’urgence est amoindri, car l’aspect vital est rarement en jeu. Un effet spectateur qui nous convint que notre voix ne compte pas. Ce constat erroné entraîne une auto-censure qui annihile toute prise de risque, et par la même occasion de volonté de protection. On n’ose pas prendre la défense (même si on n’est pas de l’avis majoritaire) car il est plus aisé de fustiger. Âtre le premier à aller penser les plaies du blessé n’est pas toujours un rôle enviable. Et comme les actes des leaders communautaires jouent le rôle de références, voire de normes, il est parfois difficile de se mettre son réseau de dos. Pourtant, si l’intégrité et la réputation ne représentent pas un danger vital aux yeux des internautes, on ne perçoit pas directement les préjudices occasionnés.

Alors que peut-il bien passer par la tête des internautes pour laisser ses vilénies perdurer. L’internaute fait en réalité face à 3 étapes d’auto-suggestion :

  • La diffusion de la responsabilité «(Pourquoi devrais-je agir moi plutôt qu’un autre ?)
  • L’appréhension de l’évaluation (De quoi vais-avoir l’air si j’agis ?)
  • L‘influence sociale (Qu’ont fait et que vont faire les autres ?)Aider ses pairs, un parcours psychique du combattant

Les psychologues Darley et Latané ont été les premiers à étudier cet effet du témoin. En mettant en scène une crise d’épilepsie (simulée par un complice), ils ont démontré que 85% des individus intervenait lorsqu’ils étaient seuls avec la victime. 62% lorsqu’ils étaient deux à assister à la scène et seulement 31% quand ils étaient quatre. De plus, les réactions sont visibles beaucoup plus rapidement que l’individu est seul que lorsqu’il est accompagné. Qu’importe le statut social, l’âge, la religion ou le sexe, tout le monde est soumis à cette loi de passivité. Des chiffres à relativiser toutefois, puisque dans le domaine numérique, le facteur visuel n’entre pas en jeu.

Heureusement, certains facteurs facilitent la rescousse de sauveteurs inespérés (de là à voir Pamela Anderson ou Mitch Buchannon en maillot rouge venir à votre secours…). Un appel à l’aide ou une complainte touchante peut par exemple stimuler des moussaillons téméraires (généralement « grande gueule» qui n’ont pas peur de se prendre une saucée) à se ranger ouvertement de leur côté.

En outre, il ne faut pas négliger l’importance des voix minoritaires que des internautes brandissent envers et contre tout. Certes il est plus facile de surfer dans le sens des vagues, mais il ne faut pas croire que chaque inconvenant qui se borne à soutenir l’animal de toutes les curiosités sera immédiatement rejeté et affilié à cette tendance dégradante. Car ces manifestations représentent des formes d’influence ayant un réel impact sur l’avis d’un tiers.


Des victimes qui l’ont mérité ?

Sur Internet, la chaine alimentaire n’est pas clairement établie. Il n’y a pas de prédateurs ou de proies préétablies. Néanmoins, un chasseur peut devenir chassé et vice versa. De ce fait, n’importe quelle entreprise ou personne peut se retrouver au centre d’une commission sommaire qui le désigne comme étant un souffre douleur. Des communautés aux valeurs opposées peuvent même taire leurs différents l’espace d’un moment pour s’allier à une persécution en bon et due forme. Elles y trouvent un intérêt commun, le fun.

Néanmoins, toutes les victimes ne provoquent pas ce désastre de la même manière :

  •  Certaines victimes le deviennent par insouciance

Avec le web 2.0, le succès est un trésor qui peut vite se transformer en une malédiction. Chacun peut y exposer son brin de voix ou son goût pour la danse et le diffuser sur Internet. En contrepartie, chaque internaute peut à loisir exposer publiquement son avis. Si pour certains chanceux, le succès est au rendez-vous (comme Keenan Cahill), la plupart des inconnus s’exposent souvent sans en prendre véritablement conscience des conséquences du regard moqueur d’autrui. Certains internautes peuvent de ce fait devenir des victimes latentes en publiant des contenus où ils se mettent dans des situations dégradantes. Cette prédisposition à s’afficher inutilement dans le but de devenir une star révèle souvent des failles individuelles pour contrer un mal de vivre. Dans une société d’image et de jugement, les jeunes générations deviennent très influençables et sensibles envers les normes culturelles. Tenter de devenir « quelqu’un » sur la toile peut renvoyer à un besoin de sentir un intérêt autour de sa personne, une forme d’attachement, voire de reconnaissance.

Pour autant, ces internautes crédules se retrouvent souvent acculées par des commentaires abjects. Un succès espéré mais inattendu qui ne revêt pas l’apparat escompté, et qui fait de la victime le sujet de discussion favori des zygomatiques en mal d’exercices. En France, on peut citer une jeune rappeuse qui a été la cible de milliers de youtubers. En 2009, la jeune femme décide de mettre en ligne ses interprétations sous le pseudo « Amandine du 38 ». Face à ses performances, son physique et son élocution, les retours ne se sont pas fait attendre. Elle est immédiatement devenue la risée du web, avec son lot de parodies et d’insultes qui en ferait pâlir ce cher Bernard Pivot.

 

  •  Certaines victimes le deviennent par négligence

Certains internautes peuvent passer de l’autre côté de la barrière en jouant avec le feu. Sans aucun signe distinctif et sans contenu en amont pouvant les dévaloriser, ils peuvent être malmenés. Dans la plupart des cas, il s’agit d’une action réalisée qui n’a pas été du goût de tout le monde, et son lynchage est perçu comme le résultat logique de son erreur. En cas de faute grave, une envie de justice peut être légitime et louable. Celui de la flagellation est cependant sinistre car vorace, permissive et perverse.

Lors de l’effervescence autour de l’arrivée de Free Mobile, le community manager du concurrent Bouygues Télécom a remarqué qu’un client très mécontent n’était rien d’autre qu’un des salariés de Free. Pire, son message a également été envoyé aux autres concurrents. La supercherie dévoilée, la communauté web s’est léguée contre la malotrue. Une écorchure à soigner pour la marque, mais une réputation numérique à porter comme un fardeau pour la cible.

Des actes bénins mais maladroits peuvent de ce fait présenter de réels risques. Comme si les acteurs du web pouvait eux-même se jeter le première pierre et provoquer une animosité. Les Community Managers par exemple sont régulièrement dans le collimateur des internautes tant leurs bévues sont populaires. Des acteurs du numérique qui sont sur la sellette puisque comme le souligne ce cher Jean-Jacques Rousseau : la critique est une chose bien commode : on attaque avec un mot, il faut des pages pour se défendre »

 

  • Certaines victimes le deviennent par influence

Dans le but de forger des stars à la Justin Bieber, certains producteurs et agents n’hésitent plus à exploiter des individus pleins de rêves pour vampiriser leur promesse de célébrité et les formater en animaux de foire. On pense notamment à Suzanne Boyle qui malgré son talent a souffert de cette malice sordide. D’autres ont tout bonnement été encouragés suite à un « conditionnement marketing ».

Qui sera le prochain à passer sur le grill ?Un formatage qui peut amener certains jeunes à se lancer alors qu’ils n’ont pas vraiment de talent. Ce fut le cas pour l’adolescente surnommée Rebecca Black. Après la sortie de son single « Friday », sa chanson remporte la palme de « la plus mauvaise chanson jamais écrite » et son clip rassemble des millions de commentaires dégradants. La barre des 150 millions de vus franchie, elle est devenue en 2012 le terme le plus recherché sur Google (lien). En France, on a connu le phénomène Cindy Sanders qui a été perpétuellement rabaissée et humiliée, surtout après la sortie de son « papillon de lumière ». Les médias traditionnels participent d’ailleurs souvent à cette débauche, au moment de son apogée, en invitant les pauvres incrédules sur les plateaux télé ou à la radio juste pour se payer leur tête. Certains ont même réussi à faire commerce de cette notoriété par scandale, comme le fameux Mickael Vendetta. D’un autre côté, bon nombre d’internautes se font une réputation sur le seul fait de se payer la tête de ces bons pigeons. Un « Duck Hunt » dissimulé derrière une envie de se taper une barre.

 

  •  Certaines victimes le deviennent par prévalence

Certaines personnes ou organisations célèbres représentent de par leur aura un bon moyen de créer une médiatisation. C’est pourquoi ces entités assurent un buzz 1ère classe, idéal pour générer une émulation, voire une indignation en deux temps trois mouvements. L’actrice Marion Cotillard a par exemple subi les moqueries à outrance suite à une (très) mauvaise interprétation dans le dernier Batman. Des parodies Youtube et autres Tumblr ont vu le jour pour surfer sur cette tendance. Certaines sociétés ont par ailleurs l’habitude d’être prises en porte à faux. Macdonald par exemple représente un met de choix sur lequel s’acharner. Il y a quelques jours, une vidéo terrible présentant les conditions d’abattage des animaux de la part d’un de leurs fournisseurs de viande a vu une palanquée de reproches envers ce malheureux Ronald.

 

==> Vous l’aurez compris,toutes ces victimes sont souvent incrédules et démunies face à la «vague» qui les secoue âprement. En outre, si la personne a une particularité physique (corpulence, élocution) ou si l’entreprise a été affublée d’une étiquette en particulier (fait travaillé des enfants chinois), ces ingrédients augmenteront la virulence et la viralité des propos. On pense notamment à la chanteuse française Magalie Vaé qui n’a eu de cesse que de devoir faire face aux blagues rébarbatives face à son poids.

Parfois, la vérité importe peu et quand le buzz se met en marche, il est difficile de l’étouffer de l’intérieur. Peu importe la véracité des rumeurs, l’objectivité des critiques ou la responsabilité de la victime, le succès de sa persécution attire comme une odeur nauséabonde fait rappliquer les bourdonnements. Car un lynchage est au final une simple déclinaison de buzz.

Pire, face à la déferlante de parodies et de réappropriation en tout genre, la cible visée devient un acteur de second plan, un instrument sonore et un outil de partage social sur lequel se pose des déclinaisons virales. Le lynchage peut en ce sens déshumaniser l’identité de la victime. On sait de qui il s’agit, mais on s’en fiche. Ce qui prime c’est que cela va faire rire les copains.



Conclusion : Prenez du recul

Internet est devenu un État de droits sans limites où tout (ou presque) est permis. Un agent de star, mais un tsar du persiflage. Car à trop vouloir rire, la toile en oublie le préjudice moral occasionné impunément par des violences verbales et textuelles. Un régime judiciaire international digne de l’inquisition, où les plus mal lotis sont molestés et où les esprits sains se délectent d’un « bullying » exacerbé et décomplexé. Finalement, « La bave du crapaud atteint bien la blanche colombe (qui n’est pas forcément vierge de tout reproche). Des mots moqueurs qui prennent conjointement l’apparence de mots destructeurs.

Bien entendu les gens pensent rarement à mal. Beaucoup d’entre nous préfèrent d’ailleurs ne pas prendre part au débat houleux pour se laisser bonne conscience. Mais « Suffit-il de n’être jamais injuste pour être toujours innocent ? » demandait Jean-Jacques Rousseau

Comme un papier jeté par terre, on se rassure en se répétant que nos relents sont des actes anodins. Toutefois ce raisonnement n’est pas une conclusion isolée. Pour se déculpabiliser, chacun se décharge de sa responsabilité dans l’acte indécent de ses pairs. Alors en quoi une vidéo parodique ou une remarque sarcastique de notre part changerait-elle quelque chose ? C’est pourtant précisément cette déduction qui met en place un cercle vicieux de lynchage. Personne n’est responsable puisque tout le monde est coupable.

Je rassure les âmes en mal de fleur bleue, cet article n’est pas le fruit d’un justicier idéaliste qui port des collants dans son bureau, mais plus une interrogation face à l’engouement des internautes autour d’élucubrations guère reluisantes. Dans une politique universelle de mise en valeur au dépens d’autrui, on peut réfléchir aux vraies motivations de nos actes sur Internet. Car même si ces coups de projecteur ne veulent pas nécessairement causer du tort, le résultat s’en approche souvent. Vous êtes-vous déjà imaginé votre réaction si vous étier de l’autre côté du miroir ? Le climat du buzz rend les mains moites et encourage les tempéraments tempérés à s’immiscer autour d’une fournaise d’interactions. Dans ce cadre, de plus en plus d’internautes opèrent tels des comités de vigilance qui surveillent l’horizon pour dénicher la nouvelle raillerie hype. Un mode de pensée biaisé par notre égo, qui détruit celui de nos pairs

Alors que faut-il faire, ne plus se moquer ou s’amuser des maladresses d’une entreprise ou d’un illustre M. Pignon. ? La lol-attitude n’est pas toujours la « positive-attitude » ? Il ne s’agit pas simplement d’une vision vinaire du type « bien agir» ou du « mal agir». Disons simplement que ce qui compte n’est pas ce que nous faisons, mais pourquoi nous le faisons. Car sans vouloir changer les choses, l’important reste avant tout de prendre conscience de ces mécanismes universels qui ne jouent pas en la faveur des victimes. Savoir que ces réflexes spirituels existent implique déjà de relativiser l’objectivité de son jugement. Un acte qui peut amener à voir les choses autrement, et à apporter un avis plus constructif.


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10 comments
Julien
Julien

Hello Ronan, C'est clair qu'on partage très certainement la même vision du web même si on aborde pas les mêmes problématiques et que l'on ne regarde pas le web au-travers de la même "loupe". En tout cas, croiser nos regards sur ton blog et sur le mien, à moyen terme est une excellente idée. A garder sur le coude pour un futur proche ! Julien

Julien
Julien

Hello Ronan ! Excellent billet !! Tout d'abord sur le style d'écriture que j'adore et puis bien sûr sur le fond ;-) Le grand intérêt de ton billet, c'est qu'il montre que derrière le lynchage qui est bien souvent un corolaire des phénomènes de buzz, il y a des mécanismes psychologiques connus mais qui ne le sont pas forcément des professionnels du web social. Or travailler dans le web social, c'est aussi et surtout plonger dans la pensée humaine qui est une machine bien compliquée. Une mention spéciale, au-passage, pour le lien que tu as fait entre l'effet témoin et le comportement des internautes qui préfèrent bien souvent ne pas aller à l'encontre de la doxa dominante. Passionnant ! Après la lecture de ton article je me pose une question: est-ce qu'il va falloir que les organisations et les individus apprennent à vivre avec ce risque de lynchage à grande échelle en relativisant ces phénomènes ou est ce qu'il va falloir, par l'éducation et la sensibilisation, que les internautes comprennent que leurs prises de parole même virtuelle les engagent tout autant que dans la vie "réelle" ? Vaste débat.... ;-) Encore bravo pour ton billet ! :-D Julien

Pllopy
Pllopy

Tout de même, mettre sur le même plan une entreprise comme McDonalds et un pauvre gamin qui a voulu être vaguement célèbre, je trouve ça un peu fort. Que dire de Monsanto, alors ? "Oh, les pauvres, personne les aime juste parce qu'ils font des OGM et qu'à cause d'eux des gens sont morts du cancer" ? Il y a une large différence, je trouve, entre dénoncer publiquement les actions scandaleuses d'une entreprise véreuse et se moquer d'un gamin qui a voulu se la jouer pour une célébrité toute relative. MacDonalds encourage la maltraitance animale de part sa production. Le faire savoir au monde, c'est se donner la possibilité de faire changer ces ignominies. Le savoir, c'est le pouvoir. Et puis, pour McDonalds, personne n'est visé personnellement, sinon une entreprise. Il n'y a plus là un acte de bullying, puisque la dignité d'une personne humaine n'est pas visée, mais la politique d'une entreprise toute entière. Bref, rien à voir. Article intéressant, mais gare au gloubiboulga.

Ronan Boussicaud
Ronan Boussicaud

On a pas la même loupe, mais on a la même passion :P !!

Ronan Boussicaud
Ronan Boussicaud

Salut Julien, Comme tu le souligne, j'ai surtout tenté de mettre sur la table des mécanismes sociaux pouvant servir de repères aux travailleurs du web naviguant dans un flot mouvant parfois trompeur. On se concentre souvent davantage sur les vagues et pas assez sur ce qui les provoquent à mon goût. Les questions que tu posent sont finalement l'exact cheminement de pensée que j'espérais provoquer chez les internautes. Comme la plupart des conclusions, rien n'est tout blanc ou tout noir, la solution est donc un compromis entre ces deux possibilités. Nul doute que d'autres facteurs comme le temps ou la maturité des usages et des entreprises sur cette thématique rentreront en compte dans les prochaines années. Toutes ces interrogations renvoient finalement à d'autres questions... Serait-ce inutile pour autant ? Je ne crois pas. Cette démarche permet de visualiser les composantes inhérents au fonctionnement des internautes, et d'éviter de ne garder en tête que les raccourcis et les idées reçues autour des causes et des conséquences de tels actes. Un grand merci à toi pour ton intervention. PS : Tu as bien fait de créer ton propre blog. Mais avec la vision du web que nous semblons partager, j'aurais tout aussi bien pu te proposer de rédiger selon ton envie sur ce blog, pas pour avoir plus de RT sans efforts de ma part, mais pour faire converger nos travaux. Mais je le répète, tu as bien fait d'élaborer ton propre mégaphone numérique ;) !!

Ronan Boussicaud
Ronan Boussicaud

Bien vu, cet article est éclairant sur cette thématique. Personnellement, je n'avais pas trop eu vent du cas Christelle de Roubaix. Merci pour cette lecture enrichissante ;)

Ronan Boussicaud
Ronan Boussicaud

Bonjour Pllopy, Certes, l'exemple était peut-être mal choisi compte tenu de la différence du degré de responsabilité des acteurs visés. Mais son usage dans l'article n'avait d'autres fonctions que de faire comprendre que malgré les fautes avérées ou suggérées, un lynchage mérité ou injuste reste un lynchage avant tout. Cela n'empêche pas que les motivations sous-jacentes peuvent vraiment différer. Effectivement un enfant peu risible et un poil exhibitionniste ne provoquera pas les mêmes ressentis qu'une grosse multinationale qui utilise des méthodes honteuses. Une fois encore, cette différentiation n'était pas le propose de ce billet, même si ce constat s'avère complémentaire à mon discours. Le blâme peut varier et désigner comme vous le soulignez la personnalité ou la politique d'une société. J'aurais pu developper le sujet mais je crois que je me serai attiré les foudres des lecteurs qui trouvent déjà (à juste titre ?) mes articles trop long ;) ! En tout cas merci d'apporter ces précisions qui enrichissent le débat. Et surtout merci d'avoir pris le temps de la lecture. Au plaisir !

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  2. [...] Ronan dissèque les ressorts du lynchage numérique. Moi qui suis plus basique, j’aurais également cité la lâcheté et la [...]

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